Fausses photos de fantômes, Google n’a rien inventé. En octobre 2025, le géant de Mountain View proposait de changer votre selfie en « fantôme victorien ». En 1869, un photographe new-yorkais vendait déjà ce service à des familles en deuil, dix dollars d’avance, et il a fini devant un juge. L’IA n’a rien inventé : elle a rendu le trucage gratuit, et sans risque de procès.
- Ce qu’il faut retenir
- Photo de fantôme : le prompt de Google a 160 ans de retard
- Mumler, dix dollars le défunt
- Boulevard Montmartre, la poupée sans tête
- Le lion invisible, ou la preuve contestée
- Des fées en carton pour un père en deuil
- Le Cénotaphe et Country Life : le buzz avant les réseaux
- Fausses photos de fantômes : la chronologie
- Les faussaires de 1870 étaient meilleurs que vos prompts
- Refaire une photo de fantôme à la Mumler avec votre appareil
- Repérer une fausse photo de fantôme en 2026
- FAQ
- Et si le fantôme, c’était nous ?
Ce qu’il faut retenir
La photo de fantôme commerciale naît à Boston en 1861 avec William H. Mumler et vit soixante-dix ans de trucs simples : double exposition, plaques échangées, poupées, visages découpés. Démasqués, les faussaires gardent leurs clients, car ces images répondent à un deuil. Un hybride suffit pour refaire le trucage, quatre vérifications pour le déjouer en 2026.
Photo de fantôme : le prompt de Google a 160 ans de retard
Le 24 octobre 2025, le blog de Google suggère pour Nano Banana un « fantôme victorien translucide » en « daguerréotype », rendu « collodion humide ». Les deux procédés n’ont rien à voir : le daguerréotype est une plaque de métal unique, alors que le collodion donne un négatif sur verre, qu’on peut impressionner deux fois (voir daguerréotype ou calotype). Tout part de là.
Au début, c’est un jeu. Vers 1856, la London Stereoscopic Company vend « The Ghost in the Stereoscope », des cartes « aimablement suggérées par Sir David Brewster » : un figurant reste une partie de la pose, puis sort. Personne n’y voit un mort.
Il a suffi de changer la légende.

Source : https://www.metmuseum.org/art/collection/search/302466
Mumler, dix dollars le défunt
En 1861, à Boston, le graveur William H. Mumler fait son autoportrait dans la galerie de Mrs. Stuart : une seconde silhouette apparaît, raconte-t-il au tribunal en 1869. Le Getty conserve trente-neuf de ses cartes de visite, certaines attribuées « à Mumler ou peut-être à Helen F. Stuart ».

Source : https://www.getty.edu/art/collection/object/107N94
En 1869, à New York, le marshal Joseph Tooker pose sous un faux nom et repart avec le « spectre » de son beau-père. À l’audience, l’assistant de Mumler confirme le tarif : dix dollars d’avance. P.T. Barnum dit avoir acheté des Mumler pour les exposer dans son musée comme exemples de supercherie. Harper’s Weekly en fait sa une. Le juge laisse pourtant partir Mumler. D’après le New York Tribune, il croit à « des tours et à la tromperie », mais l’accusation n’a pas apporté de preuve.
Vers 1872, Mary Todd Lincoln pose à son tour chez Mumler. Sur le tirage, son mari assassiné lui tient les épaules.

Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Mumler_(Lincoln).jpg
Qui était le plus crédule ? Cette veuve en 1872, ou nous, qui partageons des spectres générés sans avoir personne à pleurer ?
Boulevard Montmartre, la poupée sans tête
À Paris, Édouard Isidore Buguet fournit ses « esprits » à La Revue spirite de Pierre-Gaëtan Leymarie, qui en fait la promotion. En avril 1875, un policier se présente à l’atelier comme client et découvre le matériel. Les 16 et 17 juin, devant le tribunal correctionnel de la Seine, Buguet avoue. Le jugement décrit des poupées sans tête, des visages découpés rangés dans des boîtes, deux objectifs, deux ateliers. Buguet et Leymarie sont condamnés à un an de prison et 500 francs d’amende.

Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Portret_van_Pierre-Gattan_Leymarie,_een_onbekende_man_en_de_geest_van_Edouard_Poiret,_RP-F-2001-7-1368-3.jpg
Le lion invisible, ou la preuve contestée
Londres, 24 février 1922. William Hope, vedette du Crewe Circle, exige que ses clients apportent leurs plaques scellées. Celles de Harry Price ont été marquées aux rayons X par leur fabricant, Imperial Dry Plate Co., avec son lion, visible seulement au développement. Résultat : un « esprit », pas de lion. Donc, pour Price, des plaques échangées.
Une signature invisible posée à la source : c’est déjà le principe des Content Credentials.
Sauf qu’en novembre 1922, dans la revue Light, les défenseurs de Hope affirment que l’emballage a été ouvert avant la séance. Un siècle plus tard, l’historien Efram Sera-Shriar (Science Museum Group Journal) juge que Hope a « presque certainement » fabriqué ses fantômes, mais que les preuves de Price n’étaient « guère étanches ». Une signature ne vaut que si personne n’a pu toucher à l’objet avant la vérification. Qui, aujourd’hui, vérifie la chaîne de garde d’une image avant de la croire ?

Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Harry_price_by_william_hope.jpg
Des fées en carton pour un père en deuil
En 1917, à Cottingley, Elsie Wright, seize ans, photographie sa cousine Frances, dix ans, avec des fées en carton dessinées d’après un livre et tenues par des épingles à chapeau. En 1920, Arthur Conan Doyle les publie comme authentiques dans le Strand Magazine. En 1983, dans une lettre conservée par le Science Museum Group, Elsie avoue et explique leur long silence : Doyle « avait perdu son fils récemment à la guerre, et je pense que le pauvre homme essayait de se réconforter ».
On croit rarement une image parce qu’elle est réussie. On la croit parce qu’on en a besoin.
Le Cénotaphe et Country Life : le buzz avant les réseaux
Au début des années 1920, la médium Ada Deane photographie le Cénotaphe pendant les deux minutes de silence de l’Armistice : des visages de soldats flottent au-dessus de la foule. En novembre 1924, le Daily Sketch y reconnaît des sportifs bien vivants. Conan Doyle a beau répliquer dans Light, c’est trop tard.
En septembre 1936, deux photographes de Country Life saisissent une silhouette voilée dans l’escalier de Raynham Hall. Moins d’un an plus tôt, rappelle le magazine, la maîtresse des lieux avait publié un recueil d’histoires de fantômes ouvert sur sa maison. On n’a jamais tranché le cas de la « Brown Lady », mais la recette était là : une légende, un média prestigieux, une image.
Fausses photos de fantômes : la chronologie
| Année | Affaire | Technique | Comment démasquée |
|---|---|---|---|
| v. 1856 | « The Ghost in the Stereoscope » | Figurant présent une partie de la pose | Présenté comme un jeu |
| 1861-1869 | William H. Mumler | Double exposition sur verre | Audience de 1869, relaxé faute de preuve |
| 1875 | Édouard Buguet | Poupées, têtes découpées | Policier infiltré, aveux, condamnation |
| 1917-1920 | Fées de Cottingley | Dessins découpés, épingles | Aveux en 1983 |
| 1922 | William Hope | Plaques échangées | Plaques marquées aux rayons X, preuve contestée |
| 1924 | Ada Deane | Visages rapportés | Ressemblance avec des sportifs |
| 1936 | « Brown Lady » | Inconnue | Jamais établi |
Les faussaires de 1870 étaient meilleurs que vos prompts
Mumler et Buguet opéraient sous les yeux du client, menacés par l’expert ou le juge, et devaient livrer un visage qu’une mère reconnaisse. Un prompt n’a qu’à tromper un pouce qui défile : les mains à six doigts passent parce que personne ne regarde plus de deux secondes. Les machines ont progressé ; notre attention a reculé.
Combien de secondes avez-vous passées sur la dernière image « incroyable » que vous avez partagée ?
Refaire une photo de fantôme à la Mumler avec votre appareil
Refaites le trucage avec un vrai boîtier, sur trépied, en manuel : vous comprendrez les clients de 1869.
Méthode Mumler : la double exposition dans le boîtier. Nikon Z6III ou Z5II, Canon R6 Mark II, Fujifilm X-T5 et OM-1 le font ; beaucoup de Sony récents, comme l’α7 IV, non. Réglez deux vues en mode « Moyenne » (Average), ou Auto Gain activé chez OM System : le boîtier répartit l’exposition. En mode « Addition », Canon conseille -1 IL pour deux vues.
Première vue : votre modèle pose.
Seconde vue : un « fantôme » vêtu de clair se place derrière lui, sur fond sombre ; le mode « Éclaircir » (Lighten, Bright) ne garde que ses zones claires. Point de départ en lumière de fenêtre : ISO 200, f/5,6, 1/60 s. La surimpression à l’écran guide la seconde vue : un luxe que Mumler n’avait pas.
Méthode Brewster : la pose longue. Tout boîtier capable d’une pose de 15 s convient. Réglez ISO 100, f/11, 15 secondes (filtre ND en plein jour). Le modèle reste immobile, le fantôme reste environ cinq secondes puis sort du cadre : moins il reste, plus il est transparent. Nos erreurs à éviter en pose longue vous épargneront le flou de bougé.
Présentez toujours le résultat comme un trucage, comme le faisait Brewster.
Repérer une fausse photo de fantôme en 2026
Vérifiez d’abord la provenance. Déposez le fichier sur contentcredentials.org/verify. Si elle porte des Content Credentials (norme C2PA), vous verrez qui l’a signée et quelles retouches sont déclarées. Depuis 2025, les Pixel 10 signent chaque JPEG de leur appareil photo et les images Nano Banana Pro de Google sont marquées C2PA. Beaucoup de réseaux sociaux effacent ces données, donc une absence de signature ne prouve rien. L’application Gemini détecte aussi le filigrane SynthID, mais seulement pour l’IA de Google.
Remontez à la source. Google Lens montre où l’image circule ; TinEye trie les résultats du plus ancien au plus récent. Si la première version vient d’un compte de création IA, c’est réglé. Avec le fichier d’origine, lisez ses EXIF (exiftool) : un boîtier et une heure cohérents rendent l’image plus crédible, sans la prouver.
Puis regardez vraiment l’image. Ombres dans le même sens, silhouette reflétée dans les vitres, grain identique partout : vérifiez. Comptez les doigts, lisez les textes. Les outils sont détaillés dans notre guide pour vérifier l’authenticité d’une image, et Sony applique la même logique à la signature des vidéos par l’appareil. Voyez aussi ce que l’IA générative change pour les photographes et les boîtiers qui génèrent des images.
Gare enfin à l’excès inverse, le « dividende du menteur » des juristes Robert Chesney et Danielle Citron : si tout peut être faux, n’importe qui peut écarter une vraie photo gênante en criant au deepfake. Douter de tout dispense autant de vérifier que tout croire.
FAQ
Existe-t-il une vraie photo de fantôme ? Aucune n’a été authentifiée par une analyse indépendante. Les plus célèbres sont des trucages avoués, démontrés ou très probables, et la « Brown Lady », inexpliquée, n’est pas une preuve pour autant.
Quelle est la première photo de fantôme ? La première présentée comme un vrai esprit est l’autoportrait de Mumler, Boston, 1861. Les fantômes de jeu inspirés de Brewster datent des années 1850.
Comment faire une photo de fantôme ? Sur trépied, faites une double exposition en mode « Moyenne », ou une pose longue d’une quinzaine de secondes que le « fantôme » quitte avant la fin.
Comment savoir si une photo de fantôme est truquée ? Combinez Content Credentials, recherche inversée triée par date, métadonnées et examen des ombres, reflets, grain et mains. Aucun test ne suffit seul.
Mumler a-t-il été condamné ? Non. En 1869, faute de preuve, le juge l’a laissé partir tout en croyant à la tromperie. Buguet a été condamné à Paris en 1875.
Et si le fantôme, c’était nous ?
Mary Todd Lincoln, les clients de Buguet, Conan Doyle : aucun n’était idiot, tous voulaient revoir quelqu’un. L’IA fera mieux que Mumler, c’est acquis. Reste à savoir ce que nous croirons, photographes comme spectateurs, le jour où une image nous montrera exactement ce que nous espérions voir.
Note de méthode. Sources consultées les 18 et 19 octobre 2026 : collections du Getty, du Met, du Rijksmuseum et du Science Museum Group ; The Spiritual Magazine (juin 1869) ; Criminocorpus ; Princeton University Library ; Science Museum Group Journal (2022) ; université de Leeds ; American Museum of Photography ; Country Life ; documentation de Google, Nikon, Canon, Fujifilm et OM System. Citations traduites par la rédaction.

